Sauvez un bourdon, adoptez un chardon

Sauvez un bourdon, adoptez un chardon

COPYRIGHT ‘Le Soir Mardi 27 mars 2018’

Le grand silence des bourdons

NATURE Sauvez un bourdon, adoptez un chardon

Vive les chardons

Particularité belge, mise en évidence par le doctorat de Sarah Vray : plusieurs espèces de bourdons sont très dépendantes des chardons pour leur nourriture. Or, depuis le code rural de 1881, la loi sur l’échardonnage fait obligation aux agriculteurs de traquer ces plantes (de même que les chenilles, les hannetons, les doryphores…) non seulement dans leurs champs, mais aussi sur les bas-côtés, dans les jardins et même les réserves naturelles. Résultat : ces « mauvaises herbes » ont été impitoyablement éliminées. Et les convives avec elles. « Les espèces de bourdons qui dépendent le plus des chardons sont celles qui ont pratiquement disparu », indique Pierre Rasmont, coauteur d’un article paru dans les annales de la société entomologique de France. « Les mâles d’un grand nombre d’espèces, dont certaines des plus fragiles, dépendent fortement des quatre espèces de chardons… »

Moins médiatisé que l’abeille domestique, le bourdon n’est pas mieux en point. Il a perdu une partie de son alimentation. Notamment les trèfles et les chardons.

En cent ans, la Belgique a vu ses populations de bourdons décroître dramatiquement. Des 31 espèces qui vivaient sur notre territoire, entre cinq et huit à peine se rencontrent encore couramment. Toutes les autres espèces accusent un déclin de 68 à 88 %. Sept sortes d’abeilles sauvages et dodues ont purement et simplement disparu. Telles sont les conclusions du doctorat que Sarah Vray, chercheuse en zoologie, présentera ce jeudi à l’université de Mons. Comme souvent pour d’autres pollinisateurs et comme pour les oiseaux, ce sont les espèces les plus spécialisées – liées à un type de nourriture ou de milieu – qui ont le plus souffert. Il en va ainsi des bourdons à longue langue, associés à des plantes à longue corolle comme les légumineuses, de ceux qui préfèrent les habitats ouverts comme les prairies, de même que de ceux qui nichent au sol (exposés au fauchage).

En voie de banalisation

À l’inverse, les bourdons les plus généralistes comme bombus terrestris, le bourdon terrestre, tirent mieux leur épingle du jeu. C’est lui que l’on rencontre encore dans nos villes. Une évolution qui entraîne un appauvrissement de diversité dans la famille de ces pollinisateurs. « Il y a cent ans, on pouvait récolter un millier de bourdons en une journée de terrain, note Vray. Aujourd’hui, si on en trouve une centaine, on est content ».

Raison de cette hécatombe progressive : l’urbanisation et les pratiques agricoles, qui ont privé les insectes de leur habitat et de leur nourriture, et le changement climatique. Les bourdons nichent dans les talus et dans les haies ; l’agriculture industrielle, l’arrachage des bouquets d’arbres les privent de logement. Pour se nourrir, l’animal a également besoin des fleurs où il trouve pollen et nectar. La réduction des populations de fleurs sauvages a eu un impact très lourd. Ainsi, signale le doctorat, « toutes les espèces liées au trèfle ont disparu en même temps que la culture de cette plante ». Utilisé comme engrais vert, le trèfle couvrait naguère un tiers des surfaces cultivées, note le zoologiste montois Pierre Rasmont. L’avènement de l’agro-industrie, dans les années 50, a éliminé ces cultures. « Les localités de Belgique où les pratiques agricoles sont les moins intensives, là où il reste des bocages et des prairies riches en fleurs, sont précisément les lieux où les communautés de bourdons sont les plus riches et les plus abondantes », relève Vray. Les localités où les zones urbaines ont le plus augmenté et où les cultures sont restées abondantes (au détriment des espaces naturels) sont celles qui ont le plus perdu d’espèces de bourdons en cent ans. Les paysages agricoles, jadis favorables à l’insecte, lui sont devenus largement hostiles. Le changement climatique a également eu un impact sur les abeilles sauvages avec des effets variables, mais partout en Europe, y compris en Belgique. Les bourdons sont en effet sensibles à la sécheresse et aux canicules. La disparition des bourdons n’est en tout cas pas affaire banale. Parmi les pollinisateurs qui contribuent au développement des fruits et des légumes, le bourdon est un auxiliaire particulièrement efficace, « plus efficace même que les abeilles domestiques », insiste Vray.

Certaines espèces comme le bourdon vétéran y sont même totalement inféodées. « Les scientifiques sont unanimes, insiste Rasmont : ces dispositions qui reposent sur des fantasmes n’ont aucun sens. Elles datent d’une époque où on labourait à la traction chevaline. Elles doivent être abolies, même s’il faut permettre aux agriculteurs d’échardonner leurs champs ». Etrangement, l’Agence de sécurité alimentaire (Afsca) a récemment rendu un avis visant à réactiver la répression de l’absence d’échardonnage. Une position derrière laquelle, dans le milieu naturaliste, on voit se profiler l’influence du « lobby agro-industriel ». Devant le tollé au sein du monde scientifique, l’affaire semble désormais en suspens.

■ MICHEL DE MUELENAERE


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